a mémoire de sa vie passée faisait toujours insolemment défaut à Géraud. Incapable de se souvenir une fois de plus, Géraud commençait à se demander s'il y avait un véritable intérêt à se souvenir d'une existence entre les murs de cet orphelinat isolé et des gens qui y vivaient sans l'approcher.

Mais il y avait aussi Luis. Il sentait pouvoir faire confiance. Peut-être pourrait-il lui parler des comportements bizarres de Mercier. Quant à Loublin, ce dernier semblait peu enclin à lui dire tout ce qu'il savait, alors autant le laisser rester seul de son côté.

Ces pensées revigorèrent l'esprit cotonneux de Géraud, qui s'étira dans son lit dans le grenier. Il décida que cette nouvelle journée allait lui être favorable et posa un pied par terre. Il entendit la clochette qui l'avait réveillé résonner à nouveau avec nettement plus d'insistance. Il eut l'impression d'être une espèce d'animal en cage qu'on appelait pour lui donner sa gamelle. Il devina que Loublin était celui qui avait agité le fil de la clochette relié en bas des escaliers, et lui manifesta qu'il était bien réveillé. « Et je suis pas votre chien », ajouta-t-il en murmure. Ce à quoi un bref tintinnabulement répondit, un peu comme si Loublin, faussement vexé avait entendu. Géraud sourit.

Il descendit ensuite jusqu'au couloir où se regroupaient les chambres des autres garçons et se dirigea à la salle d'eau commune. Il salua poliment ceux qu'il croisa et se brossa les dents parmi eux. Heureusement, contrairement aux lavabos, les douches étaient individuelles et bien isolées dans des renforcements. Il vit Luis qui sortait justement d'un des compartiments où il s'était douché et habillé. Ils se saluèrent et se donnèrent rendez-vous dans la salle à manger commune. Il croisa également Gildas, pour une fois tout seul. Il adressa un très laconique "bonjour", auquel le jeune homme répondit par un haussement de sourcil. Géraud laissa cette provocation à l'état de tentative et finit sa toilette, avant de descendre prendre son petit déjeuner.


Gildas se brossa les dents et rejoignit à son tour le banc de la salle à manger qu'il partageait habituellement avec Manu. Mais pour une fois, ce dernier était en retard. Il croisa le regard interrogateur de son père dont la moustache ruisselait de lait. Il haussa les épaules en guise de réponse. Son ami finit par arriver cinq minutes plus tard, avec une très mauvaise mine. Gildas le dévisagea alors qu'il prenait place à ses côtés.

- Eh ben toi, t'as la tête d'un mec qui ferait peur à un zombie.

- Ferme-la et passe-moi la confiture.

- Prends celle-ci, il y a de vrais grumeaux de cervelle humaine dedans, plaisanta Gildas en lui passant le pot.

- Arrête les moqueries ou je demande à ta mère ce qu'elle pense du fait que tu regardes des films de zombie en cachette.

- Reste cool, je plaisante, c'est tout. Mais sérieusement, tu as fait quoi cette nuit pour avoir d'aussi petits yeux?

- C'était pas une super nuit, c'est tout. J'ai failli réussir à m'endormir environ une seconde avant que la cloche ne sonne.

- T'as recommencé à avoir des cauchemars?

- J'ai pas eu de cauchemars parce que j'ai pas dormi.

- Tu sais très bien ce que je veux dire, Manu.

- Je sais très bien ce que tu veux dire, et j'ai surtout pas envie d'en parler.

- Mais merde, Manu!, le rabroua Gildas en tapant sur la table. Je croyais que mon père et Loublin avaient réussi à t'épargner tes crises! Ça veut dire que t'en as encore eu une, et que c'était pas avec moi!

- Je vais très bien, merci de t'inquiéter pour moi, lui rétorqua Manu. Discussion close. Ne me force pas à t'ignorer pour avoir la paix.

- Ah, ben ça, quand t'as envie de parler à personne, t'es une vraie foutue carpe! Au moins, comme ça, tu vas très bien t'entendre avec cet empoté de L... Oh non, j'y crois pas!, s'exclama soudain Gildas, les yeux écarquillés.

- Quoi?

- C'est pour ça que tu agis si bizarrement, avec cet imbécile de Luis... Je suis sûr que c'est avec lui! C'est quand tu l'as frappé!

- Calme-toi et réfléchis deux secondes, Gildas, si je me suis écroulé au sol, c'est parce que Géraud m'a envoyé au tapis, pas parce que j'ai eu une crise cardiaque, tout le monde l'a bien vu...

- Peut-être, admit Gildas un peu déstabilisé. Mais je suis sûr qu'à un moment ou à un autre quand j'étais absent, tu as été en contact avec lui et ça a recommencé. Tu as eu des nouvelles hallucinations, avoue-le!

- Calme-toi, je t'ai dit! Ou on va t'entendre...

- Dis-le! Dis-le, bordel!

- Hé, les gars, si vous pouviez baisser d'un ton, lança un garçon à leur gauche.

- On t'a pas sonné, le rembarra Gildas, avant de voir sa mère lui faire de gros yeux.

- Bon d'accord, je l'admets, céda Manu dans un chuchotement. Je suis allé le voir dans sa chambre, après la bagarre. C'est Élodie qui m'y a forcé, elle a dû sentir que j'avais des remords... Plus tard, quand j'ai eu ma crise devant Luis, je lui ai demandé de ne rien dire à personne.

- Mais comment est-ce que c'est possible? Je croyais que c'était terminé! Et pourquoi tu ne m'as rien dit, à moi?

- Je ne voulais pas... Écoute, je ne sais pas... Excuse-moi.

- Oh, mais attends! Tu as vu quelque chose, cette fois-ci? Je suis sûr que oui! Tu as vu quoi?

- Attends, mais pourquoi ça t'intéresse?, répondit aussitôt Manu, troublé. Et depuis quand c'est important? Quand ça s'était passé avec toi, j'avais rien compris à ces fragments... Souviens-toi, tu m'avais dit toi-même que les images étaient vagues et n'avait aucun sens...

- Non, mais..., commença Gildas, sentant avoir réveillé la méfiance de son ami. Je voulais savoir quand même si tu as eu quelques images, ou quelque chose... Peut-être que c'est différent, cette fois...

- Pour en finir avec ça, je n'ai rien vu de particulier. De toutes façons, c'est comme des cases de négatif de film prises au hasard. C'est pas comme si j'avais un... une espèce de projecteur mental pour le reconstituer et avoir une histoire complète.

- Pourquoi tu dis ça? Qu'est-ce que tu as vu sur Luis, dis-moi?

- Je sais pas, c'est mon avis, c'est tout. J'ai juste vu un mollet qui saigne et un Soleil aveuglant. Voilà, t'es content?

Mais Gildas sentait bien que son ami ne lui disait pas tout. Et c'était probablement car il ressentait la même chose à son égard. Il se remémora quand il l'avait touché un jour, et que Manu avait aussitôt eu une crise. Quand le garçon était revenu à lui, il avait évoqué de drôles de visions, avec des images de seringues et d'étranges disques blancs. Troublé, Gildas avait préféré se moquer des hallucinations de son ami. Cela l'avait certes vexé, mais au moins Gildas avait réussi à faire diversion et averti son père de cette crise.

- Je pense que tu devrais aller voir mon père et lui dire que t'as eu une nouvelle crise cardiaque. Tu n'as pas à lui dire tout le reste. Pense à ta santé.

- Justement, ça n'est pas nécessaire. Tu connais comme moi le diagnostic. On le connaît tous. Je sais que je ne verrai jamais le jour de mes vingt ans. Ça, tu vois, crois-le ou non, mais je peux le gérer. Je me suis fait à l'idée. Mais ce qu'ils m'ont fait subir avec leur traitement, tous les effets secondaires, les piqûres, je n'en veux plus. C'est pour ça que je les ai convaincus d'arrêter en leur disant que ça avait marché. De toutes façons, les jeux sont faits. Autant que je fasse le temps que j'ai à faire dans ce trou tranquillement sans emmerdes. Ça me va très bien. Alors boude comme un gamin si ça t'amuse, mais pour moi, ça n'est pas la façon la plus constructive de passer le temps ensemble.

- Je ne vais pas bouder comme un gamin, Manu... Je t'en veux juste d'avoir partagé ce secret avec Luis et pas avec moi, c'est tout...

- Mais c'est pareil, bon dieu!, s'exaspéra Manu en frappant la table et s'attirant quelques regards au passage. Quand est-ce que tu vas apprendre à vivre avec les autres et pas contre eux? Tôt ou tard, je ne serai plus là, et toi, tu seras tout seul à jouer les caïds. Tu seras plus entouré d'ennemis que d'amis. Mets-toi ça dans le crâne.

- Tu veux que je devienne copain-copain avec Géraud et Luis? Allez, dis-moi, est-ce que c'est ça, que tu veux? Mais et toi, Manu, tu crois que tu fais quoi? Pourquoi tu restes avec moi, alors?

- Décidément, tu ne comprends vraiment rien à rien, mon pauvre Gildas... Si je suis ton ami, c'est parce que tu es trop égoïste pour avoir pitié de moi. Pendant longtemps, tu vois, ça m'a suffi. Parce que moi, j'en peux plus, de leur foutue pitié. Mais aujourd'hui, en fin de compte, je crois que c'est ta bêtise  qui m'exaspère le plus.

Gildas en resta bouche bée. Manu se leva et se rapprocha de lui pour lui chuchoter :

- Écoute, tu voulais savoir ce que j'ai vu sur Luis. Je te l'ai raconté. Alors à partir de maintenant, tu me fous la paix là-dessus. Et reviens vers moi une fois que tu auras grandi et que tu te décideras à t'intéresser un peu à autre chose que tes fesses.

Sur ce, il rejoignit la cour extérieure en abandonnant sa tartine entamée.


Luis vit Manu sortir précipitamment sous les regards interrogateurs des habitants de l'orphelinat. Les regards se tournèrent ensuite vers Gildas, qui pour se donner de la contenance, reprit l'air de rien la tartine qu'avait laissée son ami et y mordit pleinement.

- Regarde-moi le, celui-là, il est tellement hargneux qu'il n'est même pas capable de s'entendre avec ses propres amis, railla Géraud.

- Je reviens.

- Tu..., commença Géraud, interloqué. Quoi, tu vas où?

Aussitôt, Luis sortit à son tour, sans se préoccuper de l'incompréhension générale que provoquait ce second départ impromptu. Il vit Manu courir, ce dernier en était déjà à l'allée de mûriers devant l'orphelinat. Il le rattrapa tant bien que mal et le héla dès qu'il fut assez près.

- Quoi, qu'est-ce que tu me veux?, cracha Manu. Tu t'inquiètes pour moi? Ça va, je vais très bien! Maintenant, casse-toi.

- Je crois que je sais pourquoi tu t'es disputé avec Gildas, lâcha Luis entre deux souffles.

- Tu nous a écoutés?, s'insurgea le jeune homme en s'approchant de lui, menaçant.

- Eh, là!, le calma Luis d'une voix apaisante, les mains levées en avant. Du calme... J'ai dit "je crois"... Assis-toi, s'il te plaît, lui proposa Luis, en s'asseyant au pied d'un tronc d'arbre. C'est par rapport à ta crise d'hier, pas vrai? Écoute, c'est vraiment pas la peine de t'inquiéter pour ça. Je t'ai promis que je n'en parlerai pas, et je ne l'ai pas fait.

- Je m'en fiche, si t'en as parlé à Géraud. L'amitié, c'est surestimé, de toutes façons.

- Écoute, reprit Luis un peu déconcerté, si Gildas a comprit d'une façon ou d'une autre ce qui s'est passé et qu'il t'en veut de ne pas lui en avoir parlé, je peux aller lui parler, et lui expliquer qu'il n'avait pas le choix. Je t'ai obligé à m'en parler.

Manu leva les yeux aux ciel et s'assit à son tour au pied de l'arbre.

- Non... Merci, mais c'est pas nécessaire. Laisse tomber. Retourne voir ton pote.

- Je le ferai. Et toi, tu vas essayer de retourner voir le tien?

- Je sais pas.

- J'ai cru comprendre que vous êtes amis depuis longtemps. Je suis sûr qu'il y a une bonne raison pour ça, tu ne crois pas?

- Mais non, y'a pas de bonne raison, justement! Et puis, pourquoi tu m'aides? Pourquoi tu nous aides, Luis? On a essayé de te casser la gueule!

- Je sais, mais c'est dans ma nature. Et puis, on est des mecs, c'est comme ça qu'on fonctionne. Alors fais le mec aussi et joue le jeu, ajouta Luis, ce qui fit rire Manu. Tu vois, moi aussi je connais ça, la provocation.

- Ouais, mais ça m'énerve, à la longue...

- A la bonne heure. Je suis sûr que lui aussi, ça le lasse de jouer ce rôle de soi-disant macho, et qu'il ne le sait même pas. Essaye au moins de lui faire comprendre. Et on serait tous beaucoup plus détendus après, tu ne crois pas?

Manu baissa les yeux et prit dans sa paume un gros morceau d'écorce, qu'il lima nerveusement avec un galet très fin de l'autre main. Luis déglutit.

- Hem... Tu peux arrêter de faire ça, s'il te plaît?

- De quoi, ça?, demanda le garçon en interrompant son geste.

- Oui, ça... C'est juste que tu pourrais te blesser et... En fait, c'est que je suis hémophobe et euh...

- Je te demande pardon, tu es quoi?, l'interrompit Manu, surpris.

- Hémophobe... ou hématophobe... Ça veut dire que... euh... la vue du sang me... m'indispose. Et c'est pas la peine de te moquer de moi, ajouta-t-il en voyant la mine perplexe de son camarade.

- Non non, je ne me moquais pas, répondit évasivement Manu. C'est juste que c'est pas le genre de mots qu'on entend tous les jours.

- Est-ce que quelqu'un ici connaît l'origine de cette expression?

Abby-Gaëlle Mercier essayait de garder l'attention de ses jeunes élèves mais elle sentait une ambiance étrange dans la classe. Et pour une fois cela ne passait pas par des bavardages mais plutôt par une tension silencieuse, et cela la mettait mal à l'aise car elle ne comprenait pas ce qui se passait.

- Luis, est-ce que tu connais cette expression?, reprit-elle.

- Il me semble que c'est une histoire de la mythologie gre..., commença doucement le garçon.

- Quelqu'un à part Luis entend quelque chose?, l'interrompit la professeur. Allez, Luis, un peu plus de coffre!

- Je... Hem! L'origine de cette expression vient de la mythologie grecque. Dans un château bien gardé par de nombreux soldats, il y avait un tyran qui était toujours inquiet d'être pris d'assaut. Euh... je ne me rappelle plus vraiment de son nom...

- Poursuis, l'ordonna Madame Mercier.

- D'accord... Pendant une fête en son honneur, un de ses courtisans, qui s'appelait Damoclès, a dit à... ce tyran qu'il avait de la chance d'avoir tant de pouvoir et de vivre dans un tel confort. Alors, en plein festin, le tyran a proposé à Damoclès de venir prendre sa place sur le trône. Une fois qu'il s'y est installé, le tyran a fait tendre au-dessus de sa tête une épée, pendue par un simple crin de cheval. Et il lui expliqua que...

- Réponse correcte, l'interrompit la professeur. C'est bien, Luis. Et quelqu'un connaît le but de cette punition? Tiens, Gildas, puisque c'est ton domaine..

- Très drôle, grimaça-t-il. J'imagine que c'est pour lui apprendre que les lèches-bottes sont toujours repérés et traités en conséquence, siffla-t-il en direction de Luis, tandis que Géraud tournait vers lui un regard noir.

- Raté, ironisa la directrice, mais si ç'avait été le cas, tu aurais été le premier à lever les yeux au plafond avec inquiétude. Quelqu'un d'autre?

- Moi, madame, je pense que je sais..., dit une petite voix.

- Emmanuel, est-ce que tu es sûr?, s'enquit-elle en abaissant à son tour sa propre voix, manifestement mal à l'aise.

- Oui, madame. La leçon que le tyran a voulu insuffler à Damoclès, c'est que le tyran n'a pas qu'un grand pouvoir et des richesses. La conséquence, c'est qu'il a aussi constamment peur qu'une menace s'abatte sur lui... un peu comme une épée pendue en suspens au-dessus de sa tête. Il ne sait pas si et quand elle va tomber. C'est pour ça que le tyran vit entouré de nombreux gardes. Il ne sait pas quand la menace s'écrasera sur lui, conclut austèrement Manu dans un silence de marbre.

- Réponse correcte. Je vous félicite, toi et Luis. Pour une fois, je suis épatée par cette classe. Vous aurez un point chacun, pour votre intérêt à la culture générale. Luis, on t'a enseigné cette histoire à l'école avant que tu arrives?

- Heu... Pas vraiment, en fait, j'ai toujours aimé les vieilles histoires. J'ai lu un livre sur la mythologie grecque.

- C'est une bonne initiative, nous en étudierons sans doute certains extraits, pour les comparer avec la Bible. A présent, je veux vous parler du prochain programme de chants religieux que j'ai sélectionnés en vue de la chorale de fin d'année. Avec mon mari, nous avons pour commencer sélectionné "Komm süßer Todd" de Bach, avant de poursuivre sur...

Mais Géraud n'écoutait déjà plus. Tandis que la professeur exposait son programme, il observait Gildas et Manu chuchoter entre eux sans comprendre exactement de quoi ils parlaient. Il crut reconnaître à plusieurs reprises le prénom de Luis et le sien. Il observa le mouvement de leurs lèvres et put lire sur celles de Gildas : « Tu en es vraiment sûr? ». Manu jeta un œil dans la direction de Luis et hocha gravement la tête. Gildas fronça les sourcils et tourna les yeux en direction de Géraud, surpris en plein espionnage. Fou de rage, Gildas le fusilla du regard, plus menaçant que d'habitude.

Géraud feignit de s'intéresser à nouveau au cours, mais il se posait en réalité de plus en plus de questions, pendant que ses ennemis retournaient à leurs conspirations. Il croisa alors le regard de Luis, qui lui fit comprendre qu'il avait assisté à cette petite altercation silencieuse, et semblait lui demander ce qui s'était passé. Géraud haussa les sourcils et les épaules pour lui signifier son incompréhension. Luis lui adressa un demi-sourire indiquant "Merci quand même" et un regard rassurant "Reste tranquille, fais moi confiance", avant de se retourner face à la professeur. Malgré cet air confiant arboré, Géraud le surprit se mordiller la lèvre inférieure.

Il n'aimait pas ça. Il ignorait ce qui s'était dit entre Luis et Manu, ainsi qu'entre Manu et Gildas. Cela l'agaçait, mais il se préparait à l'action si cela s'avèrerait nécessaire pendant la pause. Il avait promis à Luis de se tenir tranquille, mais après cette mystérieuse scène silencieuse, il ne savait plus vraiment à quoi se préparer.

La pause fut bientôt là, et tous sortirent s'aérer dans la cour. Géraud se dirigea vers le bac à fleurs en pierre sur lequel il s'était assis la veille avec Luis et l'attendit en secouant nerveusement la jambe. Son ami arriva à son tour et s'assit à côté de lui. Géraud chercha quelque chose à lui dire, mais il n'en n'avait pas vraiment envie. Il éprouvait une sensation étrange, sans comprendre pourquoi.

- Eh bien, vous avez l'air de joyeux boute-en-trains, tous les deux!, gloussa une voix, qui s'était approché sans prévenir. Vous faites une de ces têtes!

- Loublin!, s'exclama Géraud. Où est-ce que vous allez?

- Je vais récupérer du bois à chauffer pour cet hiver. Mercier est en train de le débiter dans l'écurie.

- Il y a une écurie, ici?, s'enquit Luis avec intérêt.

- Désolé mon garçon, mais il n'y a plus de chevaux ici depuis longtemps. C'est juste une vieille construction en pierre et en bois à quelques pas de l'orphelinat. Elle reste entre les murs de la propriété, ceci dit.

- Tu sais faire de l'équitation?, demanda Géraud.

- Non, mais ça aurait pu être l'occasion... Il n'y a pas grand-chose à faire à part des devoirs et des corvées...

- Bienvenue à l'orphelinat, lui répondit Loublin avec un clin d'œil. Mais il y a toujours quelque chose à faire. Du sport, de la musique, des ballades... C'est un endroit formidable pour découvrir toutes les merveilles de la nature.

- Oui, reprit Géraud, si jamais on me laisse me promener à nouveau, après mon accident...

- Eh bien ça nous laisse toujours la télé, soupira Luis. L'action, ça sera pour les films... J'adore les films d'action.

- Les films d'action? Toi?, se moqua Géraud. J'aurais plutôt dit des opéras en tchèque ou des débats littéraires!

- On peut aimer la culture et se goinfrer de pop-corn devant un bon film d'action ou d'horreur.

- Les films d'horreur sont hélas interdits à l'orphelinat, commenta Loublin. La mère Mercier les considère comme de la sous-culture...

- De la sous-culture!, s'indigna Luis, avant de lâcher un soupir. Tant que je peux regarder des films d'action avec Jason Megell, et sa série des Gun heroes...

- Gun heroes?, médita Loublin, manifestement peu familier avec ce cinéma. Jamais entendu parler...

- Gun heroes?, répéta à son tour Géraud, perplexe. Attends, mais... moi, en revanche, je suis sûr d'avoir vu un de ces films!, s'écria Géraud. Et je crois bien en plus que je les adore aussi! Mais... mais je ne sais plus du tout quand je les ai vus... Loublin, c'est normal que je me souvienne de ces films? Est-ce que vous pensez que je retrouve ma mémoire?

- Impossible, non, répondit irrésolument l'intéressé, en réajustant ses lunettes. Je veux dire... Pas après l'état dans lequel tu étais après. Même si tu te souviens d'avoir vu ce film, ça ne veut pas nécessairement dire que tu te souviendras de tes propres expériences, de ta vie... Selon moi, je dirais que ce souvenir est enregistré dans une partie différente de ta mémoire, et que ton cerveau a effacé tout le reste. C'est pourquoi tu sais toujours comment écrire, par exemple... Mais cela reste malgré tout une bonne nouvelle!

- Vous êtes sûr que je ne pourrai pas me souvenir de plus?

- Crois-moi, je suis le seul avec une formation scientifique, dans cet orphelinat, même si ça ne se voit pas avec mon costume de bûcheron. J'ai fait beaucoup de recherches sur la mémoire avant d'en arriver à cette conclusion. Tes chances de recouvrer la mémoire après cette chute sur le crâne sont vraiment très minces. Je vais quoi qu'il en soit vous laisser tous les deux parler de votre bijou du septième art pendant que je vais chercher du bois à couper. On se retrouve plus tard.

- Il a sûrement raison, murmura Luis en l'observant s'éloigner vers l'allée de mûriers menant au portai. Mais c'est bizarre... Je me demande si Madame Mercier nous expliquera comment fonctionne le cerveau.

- Bah! L'important, c'est que je retrouve la mémoire progressivement. Bientôt, je pourrai me rappeler de ce qui s'est passé avant mon réveil après l'accident, j'en suis sûr.

- Oui, c'est vraiment une excellente nouvelle!, renchérit Luis, plein d'empathie. Alors, dis-moi, si tu te souviens des Gun heroes, tu te rappelles de la scène Megell se retrouve face à face pour la première fois avec le Docteur Darkobra? Et qu'il découvre que c'est lui qui a tué Namoon?

- Oui!, s'exclama Géraud, qui s'empara de deux branchettes sur le sol, et en lança une à Luis, qui se prit au jeu et se mit en position et pointa son camarade.

- C'est ma scène préférée!, s'enthousiasma-t-il avec une pirouette, en esquivant une attaque latérale.

- Joli esquive!, le salua Géraud.

- Merci, je te renvoie le compliment...

- Mais ça ne suffira pas à ce que tu m'atteignes, Luis!

- Luis?, répéta le garçon sur un air de défi. "Je suis le commandant Jason Megell!Alors rends-toi, Darkobra! Je suis prêt à utiliser mes super-pouvoirs contre moi-même et nous tuer tous si cela peut me permettre de venger ma femme!"

- "Mais tu ne peux pas la venger, Megell...", répliqua Géraud d'une voix grave, tout en immobilisant Luis en respect du bout de sa branchette, comme dans la scène du film, "...car elle n'est pas morte! Namoon t'a trahi, et est à présent ma femme!"

- "Noooon!", s'écria théâtralement Luis, avant d'exploser de rire avec son ami, qui l'avait libéré de son emprise. Ça alors, tu te souviens encore mieux que moi des répliques!

- Oui, c'est extraordinaire! Je te remercie beaucoup, Luis... Ceci dit, je voulais faire Megell!

- Bah, la prochaine fois, on inversera. Eh, il faudrait qu'on se revoie les films, à l'occasion!

- Malheureusement, pour l'action, je crois qu'on va être servis aujourd'hui, répondit sombrement Géraud, les yeux rivés derrière Luis.

Ce dernier se tourna et aperçut au loin Gildas et Manu se diriger dans leur direction d'un pas décidé.

- Oh non... Les revoilà, paniqua Luis. Géraud, quoi qu'il se passe, essaye de rester maître de toi, d'accord?

- Aussi longtemps que possible.

- Géraud... Ils arrivent. Qu'est-ce qu'on fait?

- On fait face. Je compte sur toi pour ne pas me laisser tout seul.