ne vive douleur surprit Géraud alors qu'il se brossait les dents. Ses gencives le brûlèrent et il cracha du sang dans le vieil évier de porcelaine de la salle de bain commune en murmurant un juron. Heureusement, il n'y avait personne pour le remarquer. Les autres jeunes habitants de l'orphelinat avaient tous déserté la salle de bain commune, mais leur buée tiède était toujours en suspension. La faible lumière matinale donnait au lieu une aura surréaliste.

Pour une fois satisfait d'être seul, Géraud entra dans l'une des douche embuées et se remémora une fois de plus ses réflexions de la nuit. Il n'avait pas pu dormir, car il s'était remémoré tous ses souvenirs depuis son premier réveil dans le grenier, et il y en avait pourtant peu. Parmi tous ceux-là, il y avait cette phrase de Loublin, qui lui revenait sans cesse : "Retiens-toi". Ces mots le mettaient mal à l'aise, et plus il tentait de les ignorer, plus ils revenaient le hanter. Trop de questions et d'incompréhensions le torturaient encore, et il essaya de les noyer sous la douche. Dès qu'il fut prêt, il traversa le couloir des chambres des autres garçons, et s'arrêta un instant devant l'une d'elle, un peu sans y réfléchir. Surpris de son propre arrêt soudain, il posa sa main sur la poignée, et avant qu'il n'ouvre la porte, il entendit un bruit venant des escaliers en colimaçon. Cela venait l'étage au-dessous, de toute évidence la salle des repas. Se rappelant qu'il avait très faim, il descendit les marches.

Une fois de plus, à son arrivée, la salle était vide. Un nouveau bruit sur sa droite attira son attention, et il vit une jeune femme débarrasser les tables en bois où reposaient bols froids et miettes. Elle leva les yeux vers lui. Elle plus âgée que lui et avait la peau couleur ébène. Le remarquant à son tour, elle lui offrit un petit sourire timide et lui désigna la seule table où reposait un bol encore fumant et quelques tartines. Tout avait été organisé pour que son retour parmi les autres soit le plus progressif et discret possible, surtout après l'histoire de la bagarre dans la cour. Il se demandait si ces précautions avaient été prises pour lui ou pour les autres lorsque la jeune femme prit la parole.

- Bonjour, Géraud. Voici ton petit déjeuner. Tu peux tout laisser sur la table quand tu auras fini. A plus tard.

Elle se dirigea vers une porte ouvrant sur un corridor, et s'arrêta sur le seuil. Elle se retourna, un peu mal à l'aise.

- Est-ce que tu te rappelles de de moi?

- Euh... Non, je regrette... Qui êtes-vous, s'il vous plaît?

- Je suis Fatou, l'assistante de Madame Mercier. Elle m'a d'ailleurs demandé de te dire de te rendre en salle de classe après ton repas.

- D'accord... Merci. Euh... Comment est-ce qu'on s'y rend?

- Ah oui, c'est vrai... Excuse-moi, je n'arrive pas à me faire à l'idée que tu ne te souviennes de rien. Tu n'en as vraiment pas la moindre idée, tu es sûr?

- Eh bien, je crois que c'est dans l'une des salles derrière cette cheminée, répondit-il en pointant l'âtre du doigt. Mais je le sais parce que j'ai pu voir la salle de classe depuis ma chambre. Pour y aller, je prends le couloir dans ce sens?

- C'est vrai que tu vis désormais au grenier... En effet, pour les rejoindre, il faut que tu empruntes ce couloir, et ta salle de classe est la deuxième porte à gauche. La première c'est l'infirmerie, c'est là où je vous soigne. D'ailleurs, comment te sens-tu?, demanda Fatou avec préoccupation.

- Ça ira, je pense. Merci de votre aide, Fatou.

- Je t'en prie, Géraud, mais tu peux me tutoyer, comme tu le faisais avant. Je n'ai même pas dix ans de plus que toi, après tout. Mais ne tutoie pas la directrice.

- Je te remercie, alors.

Fatou lui répondit par un sourire et quitta la pièce. Géraud avala son petit déjeuner seul dans la grande pièce aux murs bâtis de pierres apparentes, qui semblaient avoir été empilées là des siècles auparavant. Le lieu était à la fois austère, rustique, mais plutôt convivial. Il vit une corbeille de fruits et se laissa tenter par une pomme rouge. Il y croqua et grimaça aussitôt, se maudissant d'avoir encore oublié la sensibilité de ses gencives à cause de ses nouvelles canines. Il regarda la pomme entamée. Il avait saigné dans sa chair. Il marmonna un juron et utilisa un couteau pour terminer de consommer le fruit. Une fois son petit déjeuner conclu, il hésita à se lever tout de suite. Il le savait, son retour parmi les autres ne serait pas facile, c'était couru d'avance.

Il sortit donc résigné de la salle de repas et rejoint le long couloir peu éclairé qui le mènerait à sa salle de classe. Il avançait lentement, en observant le hall éclairé au bout du couloir. Les carreaux y étaient éclairés par le Soleil, et un crucifix au mur trônait en guise de décoration. Si seulement il pouvait s'échapper par là... Il passa devant la porte de l'infirmerie, détailla nerveusement le vieil autocollant rond estampillé d'une croix rouge, et arriva finalement devant la porte de classe. Il réalisa qu'il n'avait apporté aucune affaire de cours. Il suspendit son poing devant la porte, prêt à frapper, et entendit une voix féminine autoritaire s'élever depuis la classe :

- Jérémie, pour la dernière fois, quelle est la dérivée de x plus y au carré? Tu as appris ton cours, oui ou non?

L'intéressé tardait à répondre, et pensant qu'il était dans son intérêt de faire son retour en sauvant l'un de ses futurs camarades, Géraud se décida à frapper trois coups lents contre la porte.

- Entrez!, répondit la voix sur le même ton que si elle avait dit "Dehors!".

Géraud déglutit et il ouvrit progressivement sur une classe d'une quinzaine de filles et garçons d'environ son âge qui avait les yeux rivés dans sa direction. Face à eux, élevée sur une estrade et les bras appuyés sur son bureau, trônait la directrice et professeur, Madame Mercier. Il oublia instantanément la petite phrase de circonstance qu'il avait préparée. Le temps se suspendit dans cette curieuse ambiance. Soudain, il eut l'impression d'avoir une idée de génie et il prit aussitôt un air faussement détendu :

- Bonjour. Où dois-je m'assoir?

Madame Mercier eut une réaction fugace qu'il ne put décrypter. Elle semblait réfléchir en entendant les chuchotements de la classe. Sans cesser de le fixer, elle lui désigna le fond de la salle.

- Votre bureau, Géraud. Silence!, ajouta-t-elle sèchement au reste de la classe.

Dans un calme religieux, et ignorant la trentaine d'yeux qui suivaient ses mouvements, il se rendit donc au fond de la classe, et s'assit rapidement au seul bureau encore libre. Il jeta un œil rapide sur la petite salle de classe vieillotte alors que le cours reprenait. Un grand tableau noir, quelques affiches jaunies représentant des cartes, des chiffres et des plans, ainsi qu'un grotesque faux squelette à côté de l'estrade de la directrice. Il considéra avec attention son bureau de bois, sur lequel étaient disposés un crayon, un stylo à encre, et un cahier déjà utilisé. Ses yeux furent immédiatement attirés sur le bas du cahier, où il put lire son prénom calligraphié d'une écriture qui lui semblait étrangement familière. Se pouvait-il que ce soit le cahier de cours qu'il utilisait avant de perdre la mémoire?

Il s'empressa d'ouvrir le cahier et y découvrit des exercices et des leçons rédigés d'un trait sec et irrégulier. Il considéra ensuite avec perplexité ses cours d'histoire, de mathématiques et de catéchisme, dont il n'avait pas le moindre souvenir, et qu'il allait certainement devoir réapprendre pour éviter d'être davantage mal à l'aise. Mais il serait le cancre de la classe, c'était inévitable. Il interrompit sa lecture, sentant qu'un des orphelins continuait à l'observer. Il releva la tête et reconnut à sa droite le garçon qu'il avait aidé, Luis. Ce dernier reporta immédiatement son attention sur son livre, comme s'il avait été pris en faute. Alors que Géraud le détaillait pour essayer de retrouver un quelconque souvenir de lui avant son accident, Luis sentit à son tour qu'il était observé et il lui rendit son regard, avec un sourire maladroit. Il lui désigna son livre du doigt et commença à articuler silencieusement quelque chose quelque chose que Géraud ne comprit pas, mais que Madame Mercier surprit.

- Luis! Géraud! Taisez-vous et suivez le cours!

- J'étais en train..., commença Luis.

- On lève la main, pour parler en cours!, le coupa Madame Mercier en frappant la table.

- Pardon, s'excusa le jeune homme en levant la main alors que Gildas gloussait. J'étais en train de lui dire d'ouvrir son livre à la page deux cent vingt-sept.

- Bien. Tu as entendu, Géraud?, reprit-elle aussitôt. Allez, ouvre ton livre!

- C'est que... j'ai pas de livre.

- Comment ça "J'ai pas de livre"?

- Eh bien... J'en ai pas, j'ai... J'ai juste un cahier, sur mon bureau.

- Misère..., souffla la professeur avec mépris. Dans votre bureau, sous le pupitre...

- Ah oui... En effet. Je ne savais pas.

- Bon, dépêche-toi, on t' attend. Page deux cent vingt-sept. Ça y est? Tu es prêt, on peut y aller?

- On peut y aller, répondit Géraud en serrant les dents.

Géraud la détestait déjà. Il s'était bien trompé quand il avait lu la lettre à son premier réveil : les Mercier étaient en réalité un couple d'abrutis. Qui l'hébergeaient, le nourrissaient et le soignaient, certes, mais des abrutis quand même. Une fois qu'elle eut repris son petit spectacle, il regarda à nouveau Luis et lui chuchota "Merci".


Une heure et demie plus tard, alors que tous sortaient pour profiter de la pause dans la cour, Luis tenta de rejoindre Géraud qui se dirigeait vers le couloir. Mais avant qu'il n'ait pu l'aborder, Madame Mercier héla ce dernier.

- Géraud, pour cette fois, j'aimerais que tu restes dans la classe. Ta dernière prestation dans la cour a peut-être été oubliée rapidement par mon mari, mais pas par moi. Tu en profiteras pour te remettre à jour dans tes leçons en relisant ton cahier. C'est fini, la belle vie à se la couler douce au grenier.

- Ah, je vous remercie, cela me va très bien, lui répondit calmement Géraud, ce qui sembla outrer la directrice.

- Ça m'est égal que ça te convienne, Géraud. Je t'ai connu moins insolent. Fais attention..., le menaça-t-elle en quittant la pièce, avant de voir que Luis y était toujours. Qu'est-ce que tu fais encore là, toi?

- Je pensais l'aider à faire le point sur le dernier cours. Je suis obligé de sortir?

- Fais comme tu veux, Luis, soupira-t-elle. Mais tu n'es pas là depuis longtemps, je ne vois pas vraiment comment tu pourrais lui être utile.

- Je sais, mais je comptais faire un rapide point global. Sauf si vous en aviez l'intention, madame.

- A tout à l'heure, répondit-elle en quittant la salle de classe.

Géraud se rassit à son bureau, bientôt imité par Luis. Ils se regardèrent et rirent.

- Il faut comprendre comment elle fonctionne, lui confia Luis. Tout ce qui peut la débarrasser d'une tâche à faire l'intéresse. Elle est avant tout paresseuse.

- Ça n'est pas ce défaut qui m'a le plus marqué, gloussa Géraud.

- Elle est comme elle est. C'est pour ça que la seule chose qui a l'air neuve ici, c'est son tableau : elle a trop la flemme d'y écrire. C'est pour ça aussi qu'elle t'a puni à nettoyer l'orphelinat avec Fatou. Elle déteste faire sa part, et apparemment chaque semaine elle recherche quelqu'un qui "mérite" de le faire à sa place, d'après ce que j'ai compris, alors méfie-toi.

- Merci du conseil. Et de m'avoir aidé avec le livre, quand je suis arrivé.

- Je t'ai renvoyé l'ascenseur, enfin en quelque sorte... Hier, tu m'as évité de me faire encore plus amocher, ria-t-il en désignant sa lèvre encore un peu gonflée.

- Tu as mal?

- J'en ai vu d'autres. Enfin, ça ne saigne plus, c'est toujours ça.

- Tu en es sûr?

- Oui, ne t'inquiète pas.

- D'accord... Tant mieux. Alors tu t'appelles Luis, c'est bien ça?

- Affirmatif. Et toi Géraud. Ta réputation te précède...

- Ma réputation? Mais, dis-moi, on se connaissait avant? Je veux dire, on m'a dit que tu étais là depuis peu, mais est-ce qu'on était amis?

- Non. Enfin, je veux dire qu'on ne s'était jamais rencontrés. A part brièvement le jour où je suis venu ici pour la première fois, mais je ne pense pas que tu te souviennes. C'était le jour où tu venais d'avoir ton accident et où tu as été envoyé dans le grenier.

- C'est bizarre... J'avais l'impression de t'avoir déjà vu. Mais pas les autres, curieusement.

- Sans te vexer, je pense que ta mémoire te joue des tours. On s'est croisé en quelques secondes sans se parler, et les autres, tu les as côtoyés toute ta vie, pour ainsi dire. Alors ça m'étonnerait.

- Tu dois avoir raison, je sais plus trop où j'en suis. J'ai du te voir depuis ma fenêtre. Franchement, je n'arrive plus à faire la part des choses, c'est terrifiant, quand j'y pense. Je n'arrivais même pas à reconnaître ma propre écriture. C'est en écrivant, que je m'en suis vraiment rendu compte... Enfin, ça ne t'intéresse peut-être pas, ce que je te raconte.

- Si, bien sûr, mais tu as surtout l'air perdu. Crois-moi, tu n'es pas le seul. Ici, ça parle beaucoup sur ton compte et sur le mien. En particulier du côté de Gildas et Manu. Tu sais, tes deux copains boute-en-train...

- Ah oui, mes chers amis!, plaisanta-t-il en retour. Luis...

- Quoi?

- Pourquoi est-ce que tu ne t'es pas défendu contre eux? Je sais qu'ils étaient deux et que tu n'as pas exactement l'air d'un champion de boxe, mais pourquoi est-ce que tu t'es replié aussi vite sur toi-même? Je l'ai vu, tu n'as même pas essayé...

- Je ne bats pas, Géraud. C'est juste que... c'est pas mon truc... C'est trop dangereux...

- Je veux bien le concevoir, mais là, tu n'as même pas essayé de contrer!, insista Géraud.

- Écoute... On ne se connaît pas suffisamment. Je te remercie de m'être venu en aide, mais... Rien, oublions ça.

- Mais quoi, dis-moi, je t'écoute?

- Ne m'en veux pas... Mais j'ai du mal à faire confiance aux gens, avoua-t-il, se sentant honteux.

- Au moins tu dis ce que tu pense... Un peu d'honnêteté, ça me change... Écoute, ne t'en fais pas, je comprends parfaitement. Et même, je ne t'en respecte que plus.

- Merci... et désolé. Ici, j'ai parfois l'impression que tout le monde joue un rôle.

- Ha, alors on est deux!, ria Géraud. Vivement qu'on puisse se tirer de ce trou!

- Attends, Géraud, tu crois que tu vas partir un jour? Je veux dire... Tu es conscient qu'on est ici dans un orphelinat.. "spécial"...

- Qu'est-ce que tu veux dire?, s'inquiéta soudain Géraud. De ce que je crois savoir des orphelinats, on y reste jusqu'à être adoptés ou être majeurs!

- "De ce que tu crois savoir?" Mais d'où tu le saurais?, s'étonna Luis.

- Je... Eh bien, j'imagine que c'est le bon sens, répondit brièvement la question en la balayant de la main. Mais précise-moi ce que tu étais en train de me dire, tu m'inquiètes... Tu insinues qu'on va rester ici pour toujours?

- Eh bien... Pour tout te dire, je n'en sais rien! On m'a expliqué qu'ici on était tous des cas particuliers, trop difficilement gérables par le système habituel, celui dont tu parlais, et qu'on y restait tant qu'on était pas prêts à retrouver... Euh...

- Le monde extérieur, risqua Géraud? C'est ça? Mais qu'est-ce que c'est que ces histoires!, paniqua-il en se relevant de sa chaise de bureau. Je veux pas rester ici toute ma vie! Je veux sortir de cet orphelinat!

- Mais pour y retrouver quoi?, demanda tristement Luis, se levant à son tour. Personne ne t'attend, dehors, et tu ne sais rien de la vie au-dehors, tu as pratiquement toujours vécu ici, d'après ce qu'on m'a raconté.

- Je... une plage! La mer! Les montagnes! Les grandes villes... Le cirque, le zoo, les commerçants dans les rues...

- Je pense que tu as vu tout ça à la télévision, Géraud. On m'a dit que tu n'es pratiquement jamais sorti d'ici, en-dehors des premières années de ta vie. Demande aux Mercier, ils te diront. Madame Mercier m'a dit qu'elle avait recueilli progressivement une quinzaine de jeunes enfants à peu près du même âge, et qu'ils avaient grandi ici. Tu en fais partie, comme tout le reste de cette classe, pratiquement. Aucun de nous ne s'attend ni semble prêt à partir à sa majorité ou plus tard... Je suis désolé de te le dire... J'étais persuadé qu'on te l'avait déjà dit...

Il put voir l'incompréhension la plus totale dans les yeux du jeune homme. Il s'en voulut à lui même pour le fait qu'il avait pu vivre avant en-dehors de l'orphelinat, aussi triste le contexte fut-il. Il regarda Géraud se diriger lentement vers la fenêtre donnant sur la cour et réaliser que ce qu'il avait sous ses yeux représentait tout son passé et son futur. Il le rejoignit et ne sachant quoi lui dire, lui posa une main sur l'épaule, que Géraud dégagea d'un mouvement du bras, sous le coup de la colère. Luis ne s'en offusqua pas et regarda les yeux de Géraud se perdre dans l'allée de mûriers menant au grand portail de sortie. Le jeune homme expira tout son désespoir.

- On m'avait dit que j'avais vécu tout le temps ici, mais je pensais que j'avais vraiment vu toutes ces choses... Même si je ne m'en souviens pas, je... Bon sang, je ne les ai vraiment vues qu'à la télévision? Comment est-ce qu'on peut vivre comme ça, aussi reclus? Sans aucun autre avenir? Je pensais pas que c'était à ce point-là!

- Apparemment, ils font des sorties de petits groupes, de temps en temps, au village à côté, mais toujours sous surveillance. Mais je suis d'accord avec toi, c'est bizarre. Je soupçonne les Mercier d'entretenir notre peur de l'extérieur. J'espère qu'ils te laisseront quand même les accompagner pendant leurs sorties, malgré ton accident avec Gildas... Ils seront juste plus prudents, certainement... Et je suis sûr que si tu sais te montrer indépendant et que tu leur manifeste ta volonté de partir, au bout de quelques années, tu pourras peut-être partir... S'ils sont d'accord... Écoute, je ne pense pas être celui qui pourra répondre à toutes ces questions. Ce que je sais de toi, on me l'a dit. Je suis nouveau ici, un peu comme toi en quelque sorte. Et même si tu ne semble pas avoir d'amis en particulier ici, les autres te connaissent depuis plus longtemps que moi.

- C'est possible, mais tu m'en as dit beaucoup plus en quelques minutes que Mercier et Loublin réunis. Je te remercie pour ta franchise.

- Je t'en prie... Après tout, on est embarqués dans cet orphelinat tous les deux, et on ne connaît personne, pas vrai? Alors, autant s'entre-aider...

- Bien vu, approuva Géraud. Luis, à ton avis, pourquoi est-ce qu'on est reclus ici? Dans ce bâtiment croulant, loin de tout, et en pleine austra... autra...

- En pleine autarcie? Euh... je n'en suis pas vraiment sûr. Ils disent qu'on ne peut pas être adoptés ou vivre dans des familles d'accueil, parce qu'on n'est pas... adaptables. Qu'on sort un peu du profil classique, d'une façon ou d'une autre.

- C'est parce que je suis taré..., se désespéra le jeune homme. Ce connard de Gildas avait raison. A peine je sors et je suis violent... Je suis pas normal.

- Je suis sûr que tu te trompes... Tu t'es battu avec lui parce tu m'avais vu en danger, alors que tu ne me connaissais pas. Tu ne l'as pas fait juste pour le plaisir de te battre.

- Ça, t'en sais rien... Tu me connais à peine. Et moi non plus, d'ailleurs.

- Je ne te connais peut-être pas encore, Géraud, mais je suis un garçon instinctif. Et je pense pas que tu aies un mauvais fond. En fait, je pense que tu te poses juste un peu trop de questions, et ça, c'est normal. Rends-toi justice : honnêtement, dans ta situation, n'importe qui serait déboussolé. Tout ce que ça montre, c'est que tu réagis à tout ça avec des émotions, et que t'es pas un robot.

- Peut-être... Mais est-ce que ça fait de moi un humain?

Il n'aimait pas ce qu'il était en train de devenir. Il avait encore du mal à digérer sa raclée en public de la veille. Intérieurement, Gildas bouillonnait : il devait accepter sans broncher qu'il l'ait attaqué et vidé de son sang, il ne devait en parler à personne, et alors qu'il essayait de récupérer un peu d'estime personnelle, voilà qu'il se faisait humilier une fois de plus par ce minable de Géraud. Il planta rageusement ses dents dans l'entrecôte, en observant de loin son ennemi. Il avait réussi à l'éviter pendant toute la matinée, mais il n'en tirait aucune satisfaction.

Si Géraud se souvenait de son passé, et de la façon dont Gildas le remettait à sa place, il apprécierait certainement la situation. Il avait le dessus, et tout le monde le savait. Gildas le savait, il faudrait tôt ou tard remettre de l'ordre là-dedans. Et comme il ne comptait plus sur ses parents, qui lui demandaient de jouer l'imbécile qui oublie tout et qui tend l'autre joue, il ne pouvait plus compter que sur lui-même. Ou presque.

- Passe-moi le sel, demanda-t-il à Manu qui était assis à ses côtés.

- Prends-le toi-même, il est devant toi.

- Je sais, répondit sèchement Gildas en salant avec énergie sa viande.

- Arrête de le regarder comme ça, c'est pas comme ça que tu arriveras à penser à autre chose...

- Sauf que j'ai aucune envie de penser à autre chose, grimaça Gildas en mâchonnant son entrecôte trop salée, sans quitter des yeux Géraud et Luis qui discutaient à la table de l'autre côté de la salle à manger.

- Gigi, il faut que je te dise quelque chose. Je suis allé parler à Luis.

- Non, mais t'es malade!?, s'étrangla Gildas.

- Ferme-la une seconde et écoute ce que j'ai à te dire. C'est à propos du sujet que l'on aborde jamais, tous les deux. Tu sais qu'avec mon problème de cœur, je n'arriverai jamais à l'âge où les cheveux qui deviennent blancs.

- C'est pas plus mal, quand on voit mon père...

- Ta délicatesse légendaire t'honore une fois de plus, soupira le jeune homme, en marquant une pause. Mais justement, j'ai pas mal réfléchi. Et il est possible qu'il ait peut-être raison.

- Quoi, qui ça? Mon père?

- Tu sais que je ne parle pas souvent de ça... Mais quand... mais quand pour moi, ça sera l'heure, je préfère partir avec un bon karma, si tu vois ce que je veux dire. Ce qui est arrivé avec Luis, c'était la fois de trop. Je vais avoir bientôt seize ans, et je n'ai plus envie de te suivre dans ce genre d'âneries. C'était drôle pendant un moment, mais maintenant, il faut arrêter. Par contre, ce que je veux surtout, c'est qu'on reste potes. Tu n'as pas besoin d'aller chercher faire ton intéressant pour qu'on continue à s'amuser ensemble. Avant, t'étais cool. Maintenant, à chaque fois que je te vois, tu es obnubilé par Géraud. Et je suis sûr que dans le fond, ça t'exaspère autant que moi.

Gildas se rendit compte qu'il fixait à nouveau les deux garçons, et baissa aussitôt les yeux sur son assiette, en grattant le surplus de sel avec sa fourchette. Ce qui l'énervait, c'était que Manu avait peut-être raison. Mais il ne pouvait pas comprendre ce que lui avait fait Géraud. Et le pire c'était qu'il ne savait même pas non plus lui-même.

Il se rappela sa promesse à ses parents de ne rien révéler. Qu'est-ce que c'était injuste, et facile à vivre de leur point de vue! Non, il n'y avait aucune raison pour qu'il ait à supporter ce poids tout seul.

- D'accord, Manu. Je te l'accorde. Je n'arrive pas à aller de l'avant par rapport à Géraud. Je veux bien l'admettre. Mais il y a une raison à ça.

- Dis-moi, qu'est-ce que c'est?

- J'y viens, mais d'abord... Tu n'as rien remarqué de particulier, chez lui? Par rapport à d'habitude?

- Eh bien... Je le trouve encore plus pâle qu'avant... C'est peut-être à cause du fait qu'il soit resté autant de temps enfermé dans le grenier?

- Mais on s'en fiche, de ça! Moi aussi, d'ailleurs, je suis resté enfermé, et alors! Non, moi, ce dont je te parle, c'est autre chose... Tu n'as pas remarqué sa force? Sa vivacité? Sa soif de sang?

- Je n'irais pas jusque là, Gildas, mais c'est vrai qu'on ne l'avait jamais vu se battre, avant. A peine quelques ripostes ridicules. Peut-être que tu n'étais pas encore rétabli et que par contraste, tu as l'impression qu'il est devenu très fort?

- On s'est pris chacun le même crochet dans la face, je te rappelle! Jamais je n'ai reçu de coup comme ça, même quand on se battait toi et moi pour s'amuser. Regarde-le. Regarde un peu ses bras... Tu ne le trouves pas un peu plus musclé? Tu crois que lui s'est amusé à faire des pompes dans le grenier? Et ne me dis pas que t'as pas vu ses yeux...

- Qu'est-ce qu'ils ont, ses yeux?

- Moi, je les ai vus, intervint une voix féminine à côté de Gildas.

- Élodie? Mais qu'est-ce que tu...? On parle entre hommes, ici! Alors va parler à tes copines de ta nouvelle coiffure, et fiche-nous la paix.

- Tu crois que tu me fais peur, Gildas? Tu sais, j'ai pas peur de me décoiffer!, le menaça Élodie.

- Du calme, Lolo, intervint Manu, ne t'y mets pas, toi aussi. Gildas était en train de me parler d'un truc, en privé.

- Privé?, ricana la jeune fille. Laisse-moi rire! Pas en parlant aussi fort, c'est sûr!

- Bon, très bien, s'impatienta Gildas. Élodie, puisque tu as tout suivi, peux-tu me dire ce que tu as vu de particulier chez Géraud?

- Eh bien, déjà, comme ce que vous avez dit : il est plus pâle, un peu plus costaud, plus vif, plus vio...

- Ça, on sait, merci. Mais qu'est-ce que tu as vu par rapport à ses yeux?

- Eh bien, je n'étais pas juste à côté de vous, hier... Mais j'ai quand même eu l'impression qu'il y avait comme une lueur rouge... C'était bizarre, en fait, j'ai cru à un reflet.

- Je l'ai pas vu, répondit Manu.

- Ça, c'est parce que tu chialais par terre, le rabroua Gildas.

- Très drôle, monsieur « Au secours, Loublin ». J'ai l'impression que vous regardez tous les deux un peu trop de films d'horreur, les enfants, soupira Manu avec un sourire. La mère Mercier nous interdit d'en regarder, je vous rappelle...

- N'appelle pas ma mère comme ça...

- Mais à quel point les films d'horreur sont-ils inspirés de la réalité?, les interrogea Élodie.

- Très bonne question, commenta malicieusement Gildas. Et je vais pouvoir vous répondre. Tout d'abord, vous avez remarqué que Géraud semble avoir totalement perdu sa mémoire? Eh bien, je vais vous dire quelque chose sur lui. Un secret qui risque de vous perturber. Mais il faudra que vous le gardiez pour vous.

- On te le promet, se rapprocha Manu. De quoi tu parles?

- Il y a quelque chose que mes parents m'ont dit de vous raconter, et qui est un mensonge. La vérité est bien plus choquante, et j'en ai encore les preuves. Est-ce que vous vous rappelez de cette histoire de crevasse?

Plus la journée passait et plus Luis oubliait sa vie avant d'arriver à l'orphelinat. Il avait déjeuné en compagnie de Géraud et attendu la fin du cours de Madame Mercier pour pouvoir reprendre ses discussions avec lui. Ils s'étaient assis sur le rebord en pierre d'un large bac à fleurs. Le Soleil commençait peu à peu à rejoindre l'horizon.

Bien sûr, le jeune homme avait remarqué les regards curieux que leur gratifiaient les autres, mais il n'en avait cure. La compagnie de Géraud le rassurait parce qu'au delà du fait qu'il l'ait protégé la veille, malgré sa perte de mémoire et sa faible popularité, il avait l'air de garder les pieds sur terre. Ils s'étaient très naturellement mis à parler, de choses futiles principalement, mais malgré ça, Luis comprit que l'apparente assurance de son nouvel ami était aussi fragile qu'une toile d'araignée devant une tornade, aussi s'en tint-il aux sujets légers. Il avait lui-même peu envie d'aller plus loin.

- Et c'est comme ça que j'ai réussi à me sortir de quarantaine!, conclut Géraud aux éclats.

- Donc si j'ai bien compris, tu m'as utilisé pour pouvoir ensuite manipuler Mercier. Et bien, je n'ai pas fini de te remercier de l'avoir fait.

- Eh, je te rappelle que c'est juste tombé à pic! Et ça n'était pas qu'une bonne excuse pour me faire la belle. Quand je les ai vus te harceler, je n'ai pas réfléchi. Et une fois dans la cour face à eux, je ne pensais plus au plan.

- Pourquoi?

- Eh bien, je... Comme je te l'ai dit... Je t'ai vu, en bas... Tu étais tout seul... Je ne voulais pas rester les bras croisés à les regarder te provoquer et te passer à tabac, alors que c'était clair que c'était ce qui allait ce passer! Ça m'a mis dans une de ces rages... Si jamais ces deux crétins ont le malheur de croiser à nouveau mon chemin, je te jure...

- Tu me jures que quoi? Ça arrivera tôt ou tard, Géraud. Je l'accepte, alors pourquoi pas toi? Écoute, hier après-midi, Manu s'est présenté à ma porte pour me présenter ses excuses. Et je les ai acceptées.

- Je te demande pardon?!, s'insurgea Géraud.

- Calme-toi, s'il te plaît, reprit Luis sur un ton qui adoucit son camarade. Si je peux aller de l'avant, toi aussi. Je ne pense pas que Manu recommence. Et sans te vexer, aussi rassurant que ça puisse être que d'avoir un ami pour me défendre, j'aimerais que tu cesses de croire que je ne sais pas me défendre, moi aussi.

- Sans te vexer non plus, ça n'est pas en te recroquevillant dans ton coin en te cachant la tête avec les mains que je vais croire le contraire.

- Et toi, qui t'a appris à te défendre?, demanda Luis en touchant machinalement son pendentif en crucifix.

- Je ne sais pas... J'ai cette... force en moi. J'ai l'impression qu'elle fait partie de moi depuis toujours. Elle me donne de la vigueur et de l'assurance. Mais je sens dans le regard de tous ceux qui m'ont connu que cette force s'est réveillée en même temps que moi de mon coma. Je le vois à leur regard. Ils ont peur de moi, Luis. D'ailleurs, si tu observes le reflet de la fenêtre à ma droite, tu en verras trois qui nous surveillent depuis la salle de jeux. Au moins, il me laissent tranquille.

- Oui, j'ai vu. Mais ça leur passera. Et ne sois pas fier qu'on ait peur de toi, je ne pense pas que ce soit le meilleur moyen pour qu'ils t'apprécient.

- Pourtant toi, tu restes bien avec moi, répliqua Géraud avec un sourire en coin.

- Peut-être que je ne sais pas me défendre tout seul, répondit Luis en plaisantant à moitié. Et je ne parle pas de combats mais de la vie en communauté.

- Luis... Tu as envie que je te laisse tenter de les rejoindre à l'intérieur? Je sais que c'est moi qu'ils observent, pas toi. Il n'y a pas de raison de t'isoler d'eux à cause de moi...

- Et pourquoi j'irais et pas toi? Tu penses ne pas pouvoir te défendre en société?, l'asticota Luis.

- Touché!, s'esclaffa Géraud.

- Merci en tout cas, ça partait d'une bonne intention. Mais je suis pas pressé de me fondre dans la masse. Et je ne me sens pas non plus isolé. On a bien le temps de voir.

- Ça, c'est ce que dirait Loublin... Ce type est un malin, mais si on ne le pousse pas un peu, on ne fait jamais rien.

- Je peux te poser une question?

- Oui, bien sûr.

- Tu lui fais vraiment confiance?

- Je... Eh bien, depuis le début, Loublin a été là, et il a tout fait pour m'aider... En quoi penses-tu que je devrais me méfier?

- Non, en rien... Je veux dire... Puisqu'il est si intelligent, et capable de mener son monde à la baguette sans qu'il ne s'en rende compte, comment pourrait-on lui faire confiance? Mais, j'ai peut-être tort...

- Écoute... Loublin a cru en moi et m'a aidé à sortir, et pour ça, je lui dois ma confiance. De plus, s'il a partagé avec moi son plan pour m'aider à sortir, c'est qu'il me montre que je ne fais pas partie de ceux qu'il veut manipuler, tu comprends? Et puis, c'est mon seul ami depuis mon réveil. Maintenant, il y a toi aussi.

- Tu as deux fois plus d'amis que moi, alors. Il t'avait prévenu, pour les tests farfelus de Mercier dont tu m'as parlé? Et puis c'était quoi, cette histoire mouchoir ensanglanté sous le nez?

- Salut, les nazes!, lança une voix sur leur gauche.

- Manu..., commença Géraud en se levant du rebord de pierre. Comment va ta lèvre?

- Du calme..., se défendit Manu. J'ai promis à ton pote que je ne l'ennuierai plus.

- C'est vrai, intervint Luis en voyant l'absence de réaction de son ami, il m'a présenté ses excuses, comme je te l'ai dit...

- Dites, reprit Manu un peu mal à l'aise devant le regard fixe de Géraud, le Soleil se couche. C'est la mère Mercier, qui m'envoie. On doit tous rentrer. C'est la règle.

- Alors, on rentre, répondit Luis, avant de se retourner à nouveau vers son camarade. On y va, Géraud?

- On y va.

Avant d'aller dans leur lit, Simon et Abby-Gaëlle Mercier récitèrent comme chaque soir leur prière. La chambre était grande et austère. Une peinture sobre représentant la vierge Marie et sa progéniture, et un gros crucifix suspendu au-dessus du lit servaient de seule décoration. Madame Mercier se signa, bientôt imitée par son mari.

- ...mais délivre-nous du mal. Amen.

- Amen.

- Allez, il est l'heure. Éteins la lumière, Simon.

- Comment ça s'est passé, en classe?, répondit son mari en la rejoignant dans les draps après avoir tourné l'interrupteur.

- De la même façon que pendant le dîner. Comme tu l'as vu, ils se tiennent dans leur coin, ne se mélangent pas. Tous les deux vont avoir besoin de reprendre des cours de rattrapage. Simon, j'aimerais que tu t'occupes surtout de Géraud. On en a parlé, tu as remarqué comme moi son changement de comportement.

- Il a encore dérapé?

- Non, pas comme ça, mais tu sais ce que je veux dire. Il est devenu plus... confiant. Confiant et curieux Tout le travail qu'on avait accompli sur lui pendant toutes ces années est réduit à néant avec la perte de sa mémoire. Il est indiscipliné, et il ne semble croire en rien. Avant, on arrivait à le mater. On arrivait à lui faire suffisamment peur. Mais c'est fini.

- Il a toujours été en retrait, et peu bavard. Je ne l'ai pas vu changer, de ce point de vue-là. Mais je lui parlerai, pour remettre les choses au clair. A commencer par sa punition de nettoyer l'orphelinat avec Fatou dès demain soir.

- Elle m'a dit qu'elle avait remarqué un changement, elle aussi. Je peux lui demander de lui parler, elle a sa propre manière de s'y prendre avec les jeunes, même si ça n'est pas trop dans nos habitudes.

- Je suis surpris qu'elle soit toujours là, honnêtement...

- Elle a peur du monde extérieur, rappela la directrice. L'inconnu la terrifie plus que tout. Mais malgré sa docilité elle a du caractère, tu sais. C'est pour ça que si elle parlait à Géraud, elle pourrait réussir à le calmer. En revanche, je ne suis pas sûr que Loublin puisse le convaincre à rentrer dans le rang. Il a beau s'intéresser à lui et nous avoir beaucoup aidé à nous en occuper, notamment hier en te prévenant de sa fugue, je préfère que ce soit Fatou qui lui parle demain.

- Si c'est ce que tu souhaites, Abby-Gaëlle, alors soit. Je ne pensais pas que ça serait si compliqué. Heureusement, les injections d'"essence de jais luminique" de Loublin semblent avoir inhibé ses capacités à muter. Je suis content d'avoir vérifié, avec le sang sur le mouchoir, au moins il est guéri. L'ablation de ses canines a dû beaucoup jouer aussi, je pense. On a beaucoup de chance d'avoir Loublin parmi nous. Il s'y connaît beaucoup. Ceci dit, je vérifierai que Géraud n'a pas de temps en temps quelques réactions impulsives au contact du sang. Je le surveillerai de près, on ne sait jamais.

- Il faut même aller plus loin, Simon. Comme je te l'ai dit, nos leçons d'éducation ont été absorbées dans sa perte de mémoire. Sa personnalité s'est... ragaillardie, il ne se retient plus et... Seigneur...

- Quoi, qu'y a-t-il?

- Je crois que je n'oublierai jamais la vision de lui sur Gildas, en train de lui aspirer le sang... Je me demande parfois si nous ne sommes pas en train de subir notre propre punition, Simon. Dans ce lieu, seul Dieu pourrait nous juger. Nous comme les enfants. Mais j'ai parfois l'impression que ça nous échappe... Géraud est imprévisible, tu le vois bien!, déplora la directrice. Malgré ton intervention avec Loublin et toutes nos précautions, ça ne l'a pas empêché de s'en reprendre à Gildas dès qu'il a pu! Et si demain, ils se bagarrent comme hier, et que cette fois-ci il se jette encore sur lui et le...

- Abby-Gaëlle, s'il te plaît, ressaisis-toi! C'est fini, je m'en suis occupé, je t'ai dit. Il ne l'a pas remordu, c'était juste une bagarre entre garçons, ça arrive. Ça n'a rien à voir avec l'autre fois. Je te rappelle que je me suis assuré que ça ne puisse jamais se reproduire. Ses canines sont désormais inoffensives et il ne réagit pas au sang. Je demanderai à Loublin de recommencer à lui faire ses injections, si tu crois que ça peut faire quelque chose. Comme toujours, je reste très prudent, tu le sais.

- Oui, mais ça ne change rien à son nouveau comportement violent. Qu'est-ce qui te fait croire qu'il n'a pas encore envie d'attaquer un des autres? Et tu l'as remarqué aussi pendant le repas, lui et Luis se sont rapprochés. Ça m'inquiète vraiment pour la suite...

- Ne t'en fais pas pour Luis, il n'a rien à craindre. Et tant pis pour Géraud, il sera prévenu qu'il doit se tenir à carreau une fois que j'aurais mis les choses au clair avec lui. Je lui dirai qu'il ne faut mordre personne. Je ne sais pas du tout comment je pourrai m'y prendre, mais je lui dirai... J'essaierai de lui faire comprendre.

- Tu as réussi à lui mettre un mouchoir plein de sang sous le nez sans lui donner d'explications, alors ça devrait ne pas être un problème, rétorqua froidement son épouse. Et profites-en pour lui rappeler les règles de l'orphelinat. A Luis aussi. J'ai envoyé Emmanuel les chercher dehors quand c'était l'heure. Ça doit redevenir une habitude.

- Je le ferai. Avec tous ces évènements récents, j'ai peut-être oublié quelques points. Mais en ce qui concerne la discipline, la discrétion et l'absence de bagarre, je pense que le message est passé.

- Et n'oublie pas la prière avant de se coucher.

Se rappelant soudain de ses obligations du soir, Manu fit un rapide signe de croix en marmonnant "Amen" en guise de prière et se glissa entre les draps. Il repensa à ce que Gildas leur avait appris. Contrairement à ce que les Mercier leur avaient fait croire, il n'avait pas héroïquement essayé de sauver Géraud d'une chute dans une crevasse.

La réalité était bien plus éloignée, et bien plus incroyablement macabre. Les deux jeunes hommes n'étaient jamais tombés dans une crevasse, mais Gildas leur avait appris que Géraud avait en réalité vicieusement isolé Gildas afin de le piéger, et le frapper loin du regard de Loublin et de Madame Mercier. Puis, il l'avait immobilisé et l'avait mordu profondément au cou, avait ri en l'observant se vider de son sang. Puis, lorsque la directrice était arrivée, il l'avait sauvagement frappée avant de se mettre à aspirer le sang de son fils et le boire.

C'était ahurissant.

Plus tard lors de leur bagarre dans la cour, Manu n'avait pas vu les yeux Géraud devenir rouges, mais il croyait désormais Élodie, lorsqu'elle affirmait les avoir vus. Il se souvenait bien en revanche de la formidable puissance et rapidité du garçon au combat. Il réalisa qu'il le côtoyait depuis longtemps sans vraiment le connaître. Géraud était-il devenu une sorte de monstre? Ou bien l'avait-il toujours été?

Soudain, il réalisa que son cœur s'emballait et il essaya de se dominer afin de calmer le rythme des pulsations. Il devait être très prudent avec son cœur. Lorsqu'il était allé chercher Luis et Géraud à l'extérieur pour les faire rentrer, il avait eu une nouvelle crise. Heureusement, il l'avait dissimulée en se rendant aux toilettes. Il avait encore perçu des morceaux d'images et de sensations, mais ça n'avait pas duré. Il en avait assez de ces hallucinations. Ces crises fragilisaient aussi son cœur, il en était sûr. Aussi préoccupé fut-il dans ces considérations, il sombra sans s'en rendre compte dans le sommeil.


Il était en train de tomber. Son postérieur heurta le sol dur. Il était allongé sur un chemin de pierres qu'il n'avait jamais vu. Il ressentit une vive douleur au mollet. Le Soleil frappait fort. Il baissa les yeux à sa jambe et y vit une blessure constituée de deux points s'enfonçant profondément dans sa chair.

Il cria à l'aide, mais ça n'était pas sa voix habituelle. Il entendit alors une voix féminine s'exclamer : "Luis? Mon dieu, tu saignes!". En entendant la femme, il réalisa qu'il était Luis. Comment? Pourquoi? Tout ce qu'il savait, c'est qu'il était dans sa peau. Les yeux remplis larmes et aveuglés par le jour, il répondit à la femme : "Il... il est parti. Il m'a mordu! Ça brûle!". "Ne regarde surtout pas, tu es hémophobe!", reprit la femme, qui se rapprochait. Déconcerté, Manu ne comprit pas la signification de ce mot. Soudain, un homme dont il ne distingua pas le visage le dépassa lui et femme en courant: "Je vais le tuer! Je vais le retrouver et le tuer!"

Peu à peu, son mollet se faisait coton, et il commença à vaciller. Sans crier gare, on lui saisit la jambe, et il sentit une bouche se poser sur sa peu et lui aspirer vigoureusement le sang . Il hurla d'horreur. Le Soleil aveuglant laissa place aux ténèbres. La dernière chose qu'il perçut de l'extérieur fut la voix féminine crier à son tour.

Manu se releva dans son lit en sueur, le cœur battant la chamade et les yeux exorbités.

Les fragments... Ils venaient de se ressouder.